Drood de Dan Simmons, ou une descente dans les bas-fonds du narcissisme littéraire

Je viens de terminer la lecture de Drood, de Dan Simmons. Quel roman ! Malgré de rares réserves, j’admire, une fois de plus, le travail de l’auteur.

Drood

J’ai un peu traîné des pieds avant d’acquérir ce roman. Le virage neo-con de Simmons m’avait vraiment gêné dans Olympos, et la façon dont Simmons avait joué les délateurs il y a quelques années au détriment d’une personne fréquentant son forum m’avait paru assez abjecte… Pourtant, j’avais aussi le formidable souvenir de son roman, Terreur, où il était parvenu avec brio a concilier roman historique fouillé et roman fantastique. C’est ce qui m’a décidé à acquérir Drood. J’ai aussi un peu tremblé à la lecture de Drood : dans ce roman énorme (1200 pages en poche !), parfois un peu redondant, parfois outrancier (une histoire de bousier… ceux qui liront reconnaîtront…), je craignais que Simmons finisse par délayer son intrigue ou qu’il ne se perde dans un récit devenu trop brouillon. Ce n’est nullement le cas. Bien au contraire, y compris quand la narration éclate et se met à bégayer (la même nuit est racontée trois fois de suite par le même narrateur à la fin du roman), tout est pensé, tout a du sens, et le récit se tient jusqu’au dernier mot. Oui, jusqu’au dernier mot. Cela m’a fait très plaisir de découvrir une conclusion de roman comme on en a vu ailleurs, où la dernière phrase est composée d’un mot unique, qui entre en résonance avec l’ensemble du livre…

mystery drood

Difficile de donner le sujet réel de Drood. Pour faire simple, et imiter la quatrième de couverture, je vais évoquer l’intrigue principale, mais cette intrigue n’est qu’un prétexte à un récit plus vaste et plus ambitieux. Le 9 juin 1865, Charles Dickens, le grand romancier anglais, échappe miraculeusement à la mort au cours d’un terrible déraillement à Staplehurst. Indemne, alors qu’il porte secours aux blessés, Dickens croise un autre rescapé quasiment spectral : vêtu comme pour aller à l’opéra, l’homme n’a plus de paupières, plus de nez, il lui manque quelques doigts, et il semble se repaître des derniers instants des mourants… Dickens échange quelque mots avec lui et apprend son nom : Drood. Cinq ans plus tard, en 1870, Dickens meurt en laissant inachevé un roman intitulé Le mystère d’Edwin Drood. Le sujet de Drood, c’est le lien singulier et très mystérieux qui va exister entre Dickens et Drood pendant les cinq dernières années de l’écrivain, et qui lui inspirera ce roman interrompu par la mort…

dickens family

La première originalité du livre de Simmons provient de son narrateur. Celui qui raconte l’histoire est un ami de Dickens, l’écrivain Wilkie Collins. Personnage historique, plus jeune que Dickens, collaborateur de celui-ci (ils écrivent ensemble des contes et du théâtre) et auteur de “romans à sensation”, qui préfigurent le thriller actuel, Collins est à la fois l’ami et le faire-valoir de Dickens. Leur relation (compliquée par le fait que la fille préférée de Dickens a épousé, contre l’avis de son père, le frère de Collins) est un nœud inextricable de complicité, de rivalité, d’admiration, de mépris et de jalousie. Dans le roman de Dan Simmons, Wilkie Collins va devenir en quelque sorte le Watson d’un Dickens lancé sur les traces du mystérieux Drood, dont on apprend très vite qu’il est une espèce de génie du mal terré dans “la ville du dessous” de Londres, une sorte de professeur Moriarty fantomatique et omnipotent. Le roman possède donc une saveur policière qui vire parfois au fantastique le plus canonique, teinté de “sensationnalisme”. Ajoutez à cela que Wilkie Collins, pour mener de front son travail littéraire, sa vie privée compartimentée (il a deux concubines qu’il entretient dans deux appartements différents), son enquête policière et ses rapports compliqués avec le grand homme qu’est Dickens, est complètement défoncé au laudanum, et vous aurez une idée approximative de l’esprit du roman…

Et pourtant, dans un sens, vous pourriez oublier tout ce que je viens de noter, car le sujet de Drood est aussi radicalement différent. Avant tout, il s’agit d’un roman sur la littérature. La plupart des grandes figures littéraires anglaises et américaines des années 1860 apparaissent au fil du récit. Par-dessus tout, c’est un roman sur la création littéraire, la façon dont les écrivains travaillent, dont ils gèrent leurs œuvres et leur adaptation à la scène. Plus encore : c’est un roman sur l’orgueil et la souffrance d’écrire, et sur la façon dont les jalousies littéraires suent un mélange d’hypocrisie, d’admiration et de haine.

profondeurs glacees

Le jeu intertextuel auquel Dan Simmons se livre est à proprement parler étourdissant. Dans son livre, formidablement documenté, se croisent personnages historiques et personnages dickensiens, sans qu’on sache plus très bien, parfois, qui a inspiré qui. Simmons s’amuse aussi à suggérer, dans la relation entre Dickens et Collins, dans leur enquête sur Drood, dans leurs balbutiements pour concevoir ce qui deviendra le genre policier, une sorte de prélude au roman holmésien. Plus fort, et plus narcissique encore : au début du roman, Dickens et Collins écrivent un mélodrame, Profondeurs glacées, œuvre authentique qui raconte… une suite de l’expédition Franklin, c’est-à-dire une suite à Terreur, le roman que Simmons écrira un siècle plus tard ! C’est vertigineux d’habileté ; et si c’est terriblement orgueilleux, c’est un orgueil légitime, tant le procédé est virtuose.

Ce roman ne plaira pas forcément à tous les lecteurs : le patchwork entre roman à sensations (avec quelques passages vraiment gore) et chronique de la vie littéraire anglaise pourra en déconcerter plus d’un. Mais si vous aimez le policier à la Conan Doyle, si vous appréciez le fantastique du XIXe siècle avec çà et là quelques réminiscences gothiques et un ou deux soupçons de Cthulhu by gaslight, et par-dessus tout, si vous avez envie de vivre dans l’intimité créatrice, admirable et ridicule, de génies littéraires, ruez-vous sur Drood !

 
Crédits images :
http://www.dansimmons.com/news/message/2009_02.html
By Chapman & Hall [Public domain], via Wikimedia Commons
http://www.barbarakay.ca/articles/view/775
http://www.editionslibretto.fr/profondeurs-glacees-w–wilkie–collins-9782752909503
 
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Lecteur intarissable, passionné d’Histoire, tâtant de la plume à ses heures, Sarmate est notre caution culturelle !

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